Pourquoi compter ses calories ne vous rapproche pas de votre corps… mais vous en éloigne.
C’est un sujet dont je parle régulièrement. J’ai d’ailleurs déjà écrit dessus.
Et tant que cette logique continuera à circuler, y compris dans certains cabinets médicaux où l’on demande encore de peser ses aliments au gramme près, je continuerai à donner mon avis.
Parce que c’est un sujet universel, auquel personne n’échappe et que chacun a déjà rencontré. Mais surtout, parce qu’au fond, il s’agit avant tout d’une question de paradigme.
Le modèle calorique repose sur une idée simple :
- Si tu manges autant que tu dépenses, tu maintiens ton poids.
- Si tu manges moins, tu maigris.
- Si tu manges plus, tu grossis.
C’est la thermodynamique appliquée au corps humain.
Sauf que le corps humain n’est pas une chaudière.
Les chiffres eux-mêmes sont une fiction
Commençons par le plus évident : les valeurs caloriques que vous lisez sur les emballages sont des approximations légales, pas des mesures exactes.
La méthode utilisée en Europe, les équations d’Atwater, date du XIXe siècle.
Elle calcule l’énergie potentielle d’un aliment par combustion, sans tenir compte de ce que votre corps en fait réellement. Une amande « vaut » 6 kcal de moins selon des études récentes que ce qu’indiquent les étiquettes, parce qu’une partie de ses lipides traversent l’intestin sans être absorbés. C’est loin d’être anodin à l’échelle d’une journée.
Les marges d’erreur tolérées réglementairement atteignent souvent 20 %. Dans la réalité, des études ont montré des écarts bien plus importants sur certains produits transformés. Autrement dit : vous ne savez déjà pas ce que vous mangez avec précision. Et c’est sans parler de ce que vous dépensez, les montres connectées et applications surestiment fréquemment la dépense énergétique de l’activité physique entre 20 et 90 % selon les études. La fourchette est large, et c’est énorme.
Une étude publiée dans le Journal of the Academy of Nutrition and Dietetics (2012) a montré que les compteurs de calories de plusieurs applications populaires sous-estimaient ou surestimaient systématiquement les apports réels. Les chercheurs concluaient que ces outils ne pouvaient pas constituer une base fiable pour des décisions nutritionnelles précises.
Le métabolisme n’est pas un chiffre fixe
Mais le problème le plus profond n’est pas là. Il est dans l’hypothèse implicite que votre métabolisme est stable et prévisible. Ce n’est pas le cas. Votre corps ajuste en permanence ce qu’il dépense en fonction de ce que vous lui donnez.
C’est ce que les chercheurs appellent la thermogenèse adaptative. Quand vous réduisez vos apports, votre organisme répond en ralentissant son métabolisme de base, en réduisant l’activité spontanée (vous bougez moins sans le réaliser), en modifiant la production d’hormones thyroïdiennes et en abaissant la température corporelle. Il ne « brûle » pas moins parce qu’il est paresseux… il le fait parce qu’il est intelligent. Il perçoit une restriction et s’adapte pour survivre. Ça semble logique.
Votre métabolisme réagit aussi à votre niveau de stress (le cortisol favorise le stockage des graisses abdominales), à la qualité de votre sommeil (une nuit courte modifie la ghréline et la leptine, les hormones de la faim et de la satiété), à votre microbiote intestinal (deux personnes peuvent absorber des quantités différentes d’énergie à partir du même repas), à l’heure à laquelle vous mangez, à la lumière ambiante, à la température extérieure…etc
Le Dr Robert Lustig, endocrinologue à l’UCSF, insiste sur ce point depuis des années : « Ce n’est pas les calories qui comptent, c’est ce que vos hormones font de ces calories. »
Ce que le comptage implique pour le corps et surtout… l’esprit
Il y a quelque chose de plus insidieux encore : le message que le comptage envoie à votre système nerveux. À force de manger en fonction d’un objectif mathématique plutôt qu’en réponse à un besoin physiologique, on finit par se déconnecter progressivement de ses propres sensations.
La faim devient un bruit de fond qu’on apprend à ignorer.
La satiété devient suspecte. Le plaisir devient coupable.
Les troubles du comportement alimentaire explosent depuis deux décennies, et ce n’est pas une coïncidence que leur montée en puissance coïncide avec la démocratisation des applications de comptage.
Une étude publiée dans JAMA Internal Medicine a montré que l’utilisation d’applications de suivi alimentaire était associée à une augmentation significative des comportements de restriction et d’hypervigilance alimentaire, y compris chez des personnes qui n’avaient aucun antécédent de trouble alimentaire.
On ne parle pas ici de cas extrêmes. On parle d’une culture normalisée de contrôle permanent, dans laquelle on fait davantage confiance à un algorithme qu’à son propre corps. C’est là, pour moi, que réside le vrai problème.
Alors, qu’est-ce qu’on fait à la place ?
Cela ne veut pas dire qu’observer grossièrement ses apports n’a aucun intérêt. Chez une personne complètement déconnectée de ses repères alimentaires, un bilan approximatif peut donner un point de départ utile, pas une vérité absolue, mais une carte pour s’orienter.
La différence, c’est l’intention : s’en servir comme d’un miroir momentané, pas comme d’une règle permanente. Et surtout rigide.
Il existe des indicateurs bien plus intelligents que les calories pour évaluer si votre alimentation vous convient.
- La qualité de votre digestion.
- Votre niveau d’énergie dans la journée (stable ou en montagnes russes)
- Votre capacité à vous concentrer.
- La qualité de votre sommeil.
- Votre température corporelle au réveil (un indicateur sensible de la fonction thyroïdienne et du métabolisme de base).
- Vos performances physiques.
- Votre humeur générale.
- Votre peau.
Ces signaux sont du vivant. Ils vous parlent de ce qui se passe réellement dans votre corps, en temps réel, avec une précision qu’aucune application ne pourra jamais égaler. Mais ils demandent quelque chose que le comptage de calories ne demande pas : de l’attention. De la présence. Une relation de confiance avec soi-même.
Compter ses calories, ce n’est pas comprendre son corps.
C’est tenter de le réduire à quelque chose de prévisible.
Et à mon sens, c’est exactement l’inverse de ce dont on a besoin aujourd’hui.
Hugo,
Leveedetension